L’amour-propre du manager, faiblesse ou vertu ?

Avoir une opinion avantageuse de soi est-il une fierté mal placée ou un sentiment indispensable pour endosser le costume du manager ?

Narcisse
Narcisse, Le Caravage

L’activité est en chute libre, le produit se vend beaucoup moins bien qu’espéré. Les commerciaux montrent des signes de démotivation mais Sébastien, leur manager, ne veut rien entendre. Ils ont travaillé trop longtemps, trop durement sur ce projet pour arrêter maintenant. Et puis, son amour-propre l’oblige à aller jusqu’au bout. Sa famille, ses collègues ne comprendraient pas qu’il en soit autrement, qu’il baisse les bras si rapidement.

Six mois plus tard, 3 commerciaux sur 5 ont quitté l’entreprise et Sébastien est lui-même menacé, faute de bons résultats commerciaux.

Amour propre ou amour de soi ?

L’amour-propre est souvent considéré comme une qualité indispensable au manager pour affirmer sa légitimité. Valorisé, tout comme la fierté, notion équivalente, alors que l’orgueil, par son caractère excessif, va être perçue comme un défaut. Nous sommes pourtant dans les mêmes considérations, avec des comportements très proches.

Selon Rousseau, « Il ne faut pas confondre l’amour-propre et l’amour de soi-même ; deux passions très différentes par leur nature et par leurs effets. L’amour de soi-même est un sentiment naturel qui porte tout animal à veiller à sa propre conservation et qui, dirigé dans l’homme par la raison et modifié par la pitié, produit l’humanité et la vertu. L’amour-propre n’est qu’un sentiment relatif, factice et né dans la société, qui porte chaque individu à faire plus de cas de soi que de tout autre, qui inspire aux hommes tous les maux qu’ils se font mutuellement et qui est la véritable source de l’honneur.[1] »

Sauvegarder son ego

L’exemple en introduction est une histoire fictive qui illustre les enjeux d’un amour-propre inconsidéré. Souvent perçu comme l’attribut des managers charismatiques, l’amour-propre n’est en réalité qu’un frein à l’efficacité du manager.

L ‘amour-propre est un sentiment qui suscite l’envie de garder la tête haute et déclenche un système de défense pour faire face à une attaque, réelle ou imaginaire.

Cette réaction spontanée tend à préserver l’image que chacun souhaite montrer aux autres. La persona, selon Jung. Ce n’est pas la volonté de préserver son intégrité mais plutôt celle de sauvegarder son égo. Un conflit, une impasse psychique qui trouve une issue par une position de supériorité. D’abord un combat entre soi et soi, souvent une compétition pour désigner qui aura l’ascendant dans la relation. Une lutte d’egos.

Confusion entre amour propre et affirmation de soi

Dans certaines entreprises, le manager capable de « taper du poing sur la table » est reconnu comme faisant partie de ceux qui savent se faire respecter. Une valorisation de l’amour-propre. Nous remarquerons que ce qui peut être considéré comme un trait de caractère positif, une propension à l’affirmation de soi chez les hommes est souvent dénigré chez une femme. Non plus affirmation mais hystérie. L’amour-propre serait-il exclusivement une vertu masculine ?

Il y a en fait une confusion sur ce qu’est l’affirmation de soi, qui tient davantage à l’amour de soi, au respect de soi. S’affirmer est faire valoir ses idées, préserver son intégrité physique et mentale, dans le respect de l’autre et avec des réponses proportionnées.

Une ouverture vers l’amour des autres

Si l’attaque est physique, nul besoin de faire preuve de fierté. Notre instinct nous permet soit de lutter, soit de fuir, en fonction des possibilités. L’amour de soi, tel que le décrit Rousseau. L’amour de soi préserve la vie et la reproduction de l’espèce. Son absence conduit au nihilisme. La vie n’a plus d’importance avec des potentielles conséquences dramatiques. La haine des autres commence par la haine de soi.

Heureusement, l’inverse est également vrai. L’amour de soi est une ouverture vers l’amour des autres. L’amour de soi et l’amour des autres sont finalement les 2 faces d’une même pièce quand l’amour-propre n’est que repli sur soi.

[1] Rousseau, Jean-Jacques – Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes.